Je vais être honnête : je n’ai pas basculé au 0 déchet le jour où j’ai acheté un joli bocal en verre. J’y suis arrivée par une succession de micro-déclics : une poubelle qui déborde, un oiseau empêtré dans un sac plastique sur une plage, et ce moment gênant où j’ai réalisé que mes épluchures de carottes faisaient plus de kilomètres que moi pour finir incinérées. Alors j’ai ramené la bataille à la maison : comment réduire, vraiment, les déchets du quotidien sans devenir ermite ni se ruiner ?
Le fameux “objectif 0 déchet” n’est pas une quête de pureté, mais une boussole. On ne sera sans doute jamais à 0, et ce n’est pas grave. L’idée, c’est de tendre vers “beaucoup moins”. Et ça, en revanche, est à la portée de (presque) tout le monde.
Changer de regard sur sa poubelle
Avant de tout révolutionner, il y a une étape un peu ingrate, mais décisive : observer. Oui, littéralement regarder ce qu’il y a dans votre poubelle. Un mini audit maison.
Pendant une semaine, notez ce qui remplit le plus vos sacs :
- Emballages alimentaires (barquettes, plastiques, films…)
- Bouteilles et canettes
- Papier, cartons
- Cosmétiques et produits d’hygiène (flacons, cotons, protections périodiques…)
- Produits ménagers (bidons, lingettes, éponges…)
- Déchets organiques (épluchures, restes de repas…)
C’est un peu comme regarder sous son lit : on n’est pas toujours fier de ce qu’on y trouve. Mais cette cartographie de la poubelle permet de comprendre où agir en priorité. La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas besoin de tout changer en même temps. On attaque par les gros postes.
La cuisine, cœur de la bataille
Chez moi, 80 % des déchets venaient de la cuisine. C’est aussi l’endroit où les changements sont les plus visibles… et les plus gratifiants.
1. Dire adieu (progressivement) aux emballages
- Privilégier le vrac pour les aliments “secs” : pâtes, riz, lentilles, céréales, fruits secs, biscuits, café. Un sac en tissu, un bocal, et hop.
- Choisir les grands formats plutôt que les minis portions : moins d’emballages, souvent moins cher.
- Préférer le verre, le métal ou le carton au plastique lorsque l’emballage est inévitable.
- Fuir les produits ultra transformés sur-emballés : ils sont mauvais pour la planète, souvent mauvais pour la santé, et mauvais pour la poubelle.
Je me souviens de ma première visite dans une épicerie vrac : j’étais intimidée, j’avais ramené tous mes bocaux, l’air de la fille qui sait ce qu’elle fait… et j’ai renversé les pâtes partout. Depuis, j’ai appris : on commence avec quelques produits réguliers, puis on élargit.
2. Remplacer les jetables par du durable
- Serviettes en papier → torchons et serviettes en tissu (de vieux draps découpés font des merveilles).
- Film plastique → bee-wraps (tissus enduits de cire d’abeille) ou simplement des assiettes posées sur les bols.
- Papier cuisson → tapis de cuisson en silicone ou plaque bien huilée.
- Bouteilles d’eau → carafe + filtre si besoin + gourdes pour l’extérieur.
Le plus gros changement, c’est mental : accepter de laver au lieu de jeter. On réapprend un geste que nos grands-parents maîtrisaient parfaitement.
3. Traiter les restes comme des trésors
- Planifier les repas à la semaine pour éviter d’acheter trop.
- Transformer les restes :
- Riz → salade, galettes, gratins.
- Légumes cuits → soupe, tartes salées, omelettes.
- Pain sec → chapelure, croûtons, pain perdu.
- Geler les portions en trop dans des bocaux en verre (en laissant de l’espace en haut pour éviter la casse).
Un soir, j’ai improvisé une soupe avec tous les “fonds de légumes” qui traînaient (la moitié d’un poireau, une carotte fatiguée, deux pommes de terre oubliées). Je l’ai baptisée “soupe de la poubelle évitée”. Elle est entrée dans mon carnet de recettes.
Salle de bain : mini révolution dans un petit espace
La salle de bain est le royaume du plastique… et de la fausse nécessité. On y cumule souvent les produits, tubes, flacons, gadgets. Objectif : alléger l’étagère et la poubelle.
1. Passer aux formats solides
- Shampoing solide : un galet dure souvent plus longtemps qu’un flacon, sans emballage plastique. À choisir adapté à son type de cheveux.
- Savon saponifié à froid pour le corps et les mains : simple, efficace, biodégradable.
- Déodorant solide ou crème en pot réutilisable.
Les premiers jours, je trouvais mon shampoing solide “bizarre”. Trois lavages plus tard, mes cheveux et ma poubelle avaient adopté. L’humain est une créature qui s’habitue vite, surtout quand c’est cohérent.
2. Réutilisable plutôt que jetable
- Cotons lavables plutôt que disques à usage unique.
- Oriculi (cure-oreille réutilisable) ou simple essuyage après la douche au lieu des cotons-tiges.
- Rasoir de sûreté en métal plutôt que rasoirs jetables.
- Serviettes hygiéniques lavables ou culottes menstruelles pour celles que ça intéresse.
Les cotons lavables, par exemple, se font oublier au bout de deux semaines. Ils passent avec le linge, ne prennent pas plus de temps, et les paquets de cotons du supermarché deviennent un vieux souvenir.
3. Simplifier la routine
- Réduire le nombre de produits : un bon savon, une huile végétale, un hydrolat peuvent remplacer une batterie de flacons.
- Privilégier les marques qui proposent des recharges ou des contenants consignés.
- Fabriquer quelques produits maison simples (gommage sucre + huile, démaquillant à base d’huile végétale…).
Moins de produits, c’est moins de déchets… et moins de temps passé à se demander “mais qu’est-ce que je mets sur ma peau exactement ?”.
Nettoyer la maison sans polluer la planète
Les placards de ménage sont souvent un catalogue de chimie coloré : un produit pour chaque surface, chaque odeur, chaque promesse marketing. Pourtant, pour une maison propre (et une nature moins saturée de substances douteuses), quelques basiques suffisent.
1. La trinité magique : vinaigre, bicarbonate, savon
- Vinaigre blanc : détartrant, désinfectant léger, anti-calcaire (robinetterie, bouilloire, toilettes…).
- Bicarbonate de soude : abrasif doux, désodorisant (évier, joints, four, tapis…).
- Savon noir ou savon de Marseille : nettoyant multi-usage (sols, surfaces, vaisselle…).
On peut faire :
- Un spray multi-usage : eau + vinaigre + quelques gouttes d’huile essentielle (optionnel, à utiliser avec parcimonie).
- Une pâte à récurer : bicarbonate + un peu d’eau.
- Un liquide vaisselle maison à base de savon noir (ou choisir un liquide vaisselle écologique en vrac).
2. Dire stop aux lingettes
- Remplacer les lingettes jetables par des chiffons en microfibre ou en coton (encore une fois : vieux draps, T-shirts…)
- Utiliser une éponge durable (luffa végétale, brosse en bois) au lieu des éponges synthétiques qui se délitent en microplastiques.
Ma première “éponge luffa” avait l’air d’un truc échappé du potager. Aujourd’hui, je ne reviendrais pas aux éponges fluo qui finissent en poussière dans les océans.
Achats, objets et vêtements : apprendre à dire non
On ne peut pas prétendre viser le 0 déchet si on continue à consommer comme si la planète était extensible. La poubelle commence… au magasin.
1. Avant d’acheter, se poser 3 questions
- En ai-je vraiment besoin ?
- Existe-t-il une version d’occasion ou réparable ?
- Qu’adviendra-t-il de cet objet en fin de vie ?
Souvent, rien que ce petit dialogue intérieur suffit à calmer une impulsion d’achat. C’est la sobriété joyeuse : choisir plutôt que subir.
2. Adopter quelques réflexes “anti-déchets” en ville
- Prendre toujours avec soi : une gourde, un tote-bag ou sac pliable, un petit tupperware ou un bocal (pour les restes au restaurant, le sandwich à emporter…).
- Dire “sans paille, merci” ou “sans sac, j’ai le mien” devient un réflexe.
- Préférer les commerces qui acceptent les contenants réutilisables (boulangeries, traiteurs, fromagers…).
La première fois que j’ai tendu mon bocal au fromager, j’ai bafouillé une explication militante. Il m’a répondu, imperturbable : “Pas de souci, on a l’habitude.” Comme quoi, parfois, c’est nous qui avons du retard.
3. Vêtements : ralentir le tourniquet
- Privilégier la seconde main : friperies, Vinted, vide-greniers, échanges entre amis.
- Réparer au lieu de jeter : un trou, un bouton manquant, un ourlet décousu ne sont pas une condamnation à mort.
- Éviter les achats “coup de tête mode” : la garde-robe capsule limite le gâchis… et les sacs poubelles de vêtements.
Dans mon armoire, la robe que je préfère est celle que j’ai rattrapée avec un patch cousu à la main. Elle raconte une histoire, pas une saison.
Donner une seconde vie… et composter, même en ville
La meilleure façon de réduire ses déchets, c’est aussi de changer leur destin. Tout ne doit pas finir dans la même poubelle.
1. Trier pour mieux redistribuer
- Donner ce qui est encore utilisable : associations, ressourceries, boîtes à dons, bibliothèques de rue.
- Revendre ce qui a de la valeur, mais qu’on n’utilise plus.
- Réparer ou faire réparer (café réparation, ateliers, voisin bricoleur…).
Le jour où j’ai découvert la ressourcerie de mon quartier, j’ai compris que mes anciens objets pouvaient devenir les trésors de quelqu’un d’autre. Magie circulaire.
2. Composter les déchets organiques
En moyenne, 30 à 40 % du contenu de nos poubelles est organique (épluchures, marc de café, restes végétaux). Autant de matière précieuse pour les sols… qu’on incinère ou enfouit.
- Avec jardin : composteur classique en bois ou tas de compost au fond du jardin. Quelques règles simples (alterner déchets verts et bruns, éviter la viande et les produits laitiers, aérer).
- En appartement : lombricomposteur (avec des vers), bokashi, composteur collectif de quartier, ou points d’apport volontaire mis en place par certaines communes.
Je vis en ville, avec un tout petit jardin. Mon composteur est devenu un observatoire à part entière : insectes, champignons, vers au travail. Mes épluchures disparaissent, et la terre noire qui en sort retourne nourrir mes tomates. La boucle se referme, et ma poubelle grise fond comme neige au soleil.
Et la famille dans tout ça ?
Passer au 0 déchet à la maison, ce n’est pas seulement une histoire de bocaux et de sacs en tissu. C’est aussi, souvent, une histoire de négociations familiales.
1. Ne pas imposer, embarquer
- Expliquer les raisons, plutôt que de brandir la culpabilité (“On essaie ça parce que j’aimerais qu’on jette moins, pas parce que tu es une mauvaise personne si tu prends un sac en plastique”).
- Proposer des défis ludiques (“Cette semaine, on essaie de voir combien de bouteilles on peut éviter”).
- Associer les enfants :
- Les laisser coller des étiquettes sur les bocaux.
- Les faire participer au compost, observer les insectes.
- Les impliquer dans la cuisine anti-gaspi.
2. Accepter l’imperfection
- Oui, il y aura des paquets de chips, des jouets en plastique, des invitations d’anniversaire avec cadeaux emballés.
- L’objectif n’est pas la maison Pinterest zéro déchet, mais une trajectoire cohérente avec vos valeurs et votre réalité.
- Chaque geste compte, même s’il n’est pas “parfait”. Mieux vaut 1 million de familles imparfaitement engagées que 100 familles irréprochables.
Chez moi, le placard “écologie” cohabite parfois avec le paquet de biscuits industriels qui a échappé au radar. Au lieu d’en faire un drame, j’y vois un rappel : on reste humains.
Tenir dans la durée : transformer les gestes en habitudes
Les premiers mois, tout semble nouveau, parfois un peu lourd. Puis quelque chose bascule : les gestes deviennent automatiques, et l’on se demande comment on faisait “avant”.
1. Y aller par étapes
- Choisir un thème par mois : cuisine, salle de bain, ménage, vêtements…
- Commencer par ce qui est le plus simple et le plus visible (bouteilles d’eau, sacs plastiques, cotons jetables).
- Se fixer des objectifs réalistes : réduire de moitié ses déchets en un an, par exemple.
2. Se créer des rappels visuels
- Mettre les sacs en tissu près de la porte ou dans le sac à main.
- Laisser la gourde sur le comptoir, prête à être remplie.
- Coller un petit mot sur la poubelle : “Pouvais-je faire autrement ?” (sans se juger, juste pour éveiller l’attention).
3. Célébrer les progrès
- Peser ses poubelles une fois par mois pour mesurer l’évolution (ou simplement compter les sacs sortis).
- Se faire une petite fête maison quand un nouvel automatisme est acquis (par exemple, “3 mois sans acheter de bouteilles d’eau”).
- Partager ses astuces avec des amis, voisins, collègues : le changement est contagieux.
Un soir, en sortant la poubelle, j’ai réalisé qu’elle n’était remplie qu’à moitié… au bout de quinze jours. Je me suis surprise à sourire bêtement dans la cour. Ça n’a pas changé la face du monde, mais ça a changé ma manière d’y habiter.
Le 0 déchet à la maison n’est pas une performance, ni une course à la médaille écolo. C’est un chemin, parfois chaotique, toujours instructif, où l’on réapprend à faire simple, à réparer, à cuisiner, à observer. À retisser, en somme, ce lien un peu distendu entre nos gestes du quotidien et la nature qui nous porte.
Et peut-être qu’un jour, en regardant votre poubelle presque vide, vous aurez la même pensée que moi en regardant mon petit jardin urbain : “Finalement, ce n’est pas la nature qui est compliquée. C’est nous qui avions oublié comment faire simple.”