Dans mon petit carré de jardin urbain, il y a un coin qui n’a jamais entendu parler de crise du logement : c’est le coin des fraisiers. Chaque année, ils s’étalent, ils courent, ils colonisent, comme s’ils signaient un bail collectif avec les merles et les limaces. Et au milieu de ce joyeux bazar végétal, le marcottage, c’est un peu mon super-pouvoir discret pour transformer quelques plants fatigués en une armée de fraisiers productifs.
Si vous avez déjà vu ces longues tiges qui rampent au sol avec de petites rosettes de feuilles au bout, vous avez déjà croisé le marcottage… sans forcément le savoir. Bonne nouvelle : multiplier vos fraisiers ainsi est l’une des techniques les plus simples, les plus économiques, et les plus satisfaisantes qui soient pour obtenir plus de plants et une récolte généreuse.
Marcottage de fraisier : de quoi parle-t-on exactement ?
Le fraisier est une plante maligne. Au lieu de compter seulement sur ses graines (qui finissent souvent dans le bec d’un oiseau ou coincées dans nos dents), il préfère envoyer des stolons : de longues tiges rampantes qui portent de nouveaux bébés fraisiers à leur extrémité. C’est ça, le marcottage naturel.
En jardinage, on parle de marcottage quand on aide ces bébés plants à s’enraciner là où on le souhaite, pour obtenir de nouveaux fraisiers bien positionnés, vigoureux, et prêts à produire. Pas besoin de serre, pas besoin d’hormones de bouturage, pas besoin d’outils compliqués : juste un peu d’observation et deux mains pas trop pressées.
Le principe est simple :
- On laisse les fraisiers émettre des stolons.
- On choisit les meilleurs bébés plants sur ces stolons.
- On les aide à s’enraciner à un endroit précis.
- On coupe le lien avec la plante mère une fois qu’ils sont autonomes.
Résultat : de nouveaux plants gratuits, clonés de vos meilleurs fraisiers, et un massif qui reste organisé au lieu de ressembler à une bataille de câbles sous un bureau.
Pourquoi choisir le marcottage pour vos fraisiers ?
Vous pourriez acheter des plants chaque année, bien sûr. Mais le marcottage présente quelques avantages très concrets :
- C’est gratuit : un fraisier bien installé peut émettre plusieurs stolons, chacun portant 2 à 5 bébés plants.
- C’est écologique : pas de transport, pas de plastique, pas de pots à jeter. Vos plants naissent là où ils vont vivre.
- C’est simple : idéal pour débutant·e. Même si vous « ratez », la plupart des bébés fraisiers s’en sortent tout seuls.
- C’est efficace : vous multipliez vos meilleurs plants, ceux qui donnent de belles grosses fraises et qui résistent bien aux maladies.
- C’est doux pour le sol : vous évitez de retourner toute la parcelle chaque année. Le sol reste plus vivant, plus stable, plus fertile.
Et puis, soyons honnêtes : il y a une joie presque enfantine à s’agenouiller dans l’herbe, à suivre du doigt le trajet d’un stolon, et à décider : « Toi, tu vas t’installer ici, à côté de la ciboulette. » C’est un peu du jardinage de proximité, version fraisiers.
Quand marcotter les fraisiers pour une récolte généreuse ?
Le bon timing, c’est un peu le secret pour éviter les plants malingres ou les récoltes décevantes l’année suivante.
En général, les fraisiers émettent des stolons à partir de la fin du printemps jusqu’au cœur de l’été. C’est donc pendant cette période que vous allez intervenir, avec une préférence pour :
- Fin juin à août dans la plupart des régions françaises.
- Aout à début septembre dans les régions plus fraîches ou en altitude.
Deux repères simples :
- Attendez la fin de la grosse vague de production de fraises : la plante mère a alors plus d’énergie à consacrer à ses stolons.
- Évitez les périodes de canicule ou de sécheresse : les jeunes plants ont besoin d’un sol frais pour bien s’enraciner.
Si vous vous y prenez trop tard (octobre par exemple), les bébés fraisiers risquent de ne pas s’installer correctement avant l’hiver, et leur démarrage au printemps sera poussif. Pas catastrophique, mais moins généreux.
Préparer le terrain : installer un coin fraisiers bien pensé
Avant de fixer vos bébés plants n’importe où, prenez deux minutes pour réfléchir à l’endroit que vous leur offrez. Les fraisiers, même s’ils ont l’air rustiques, ont leurs exigences de petites divas.
Ils aiment :
- Le soleil : au moins 5 à 6 heures par jour pour de belles fraises sucrées.
- Un sol riche et bien drainé : ni piscine, ni désert.
- Un sol vivant : compost, paillage, vie microbienne, bref, de la bonne cuisine pour racines.
Si votre sol est lourd, argileux, gorgé d’eau dès qu’il pleut deux jours, pensez à :
- Former de petites buttes ou planches surélevées.
- Apporter du compost mûr, du terreau, un peu de sable grossier.
- Installer un paillage (paille, tonte sèche, feuilles mortes broyées) pour garder l’humidité sans étouffer le sol.
Dans mon jardin, les fraisiers ont fini par coloniser la bordure d’un petit passage en gravier. Au début je les surveillais de près, maintenant je les laisse choisir leurs niches, mais je les aide juste à s’installer là où je sais que le soleil sera généreux. C’est un compromis : eux se multiplient, moi j’organise un peu leur enthousiasme.
Marcottage direct en pleine terre : la méthode la plus simple
C’est la méthode reine, celle que la plupart des fraisiers choisiraient si on leur laissait la parole.
Matériel :
- Vos fraisiers en place, déjà installés.
- Un sol préparé, ameubli et légèrement humide.
- Quelques petits crochets (morceaux de fil de fer recourbés, agrafes de jardinage) ou de petites pierres.
Étapes :
- Repérez les stolons : ces longues tiges fines qui partent de la plante mère. À leur extrémité, un petit bouquet de feuilles avec un point de croissance au centre.
- Choisissez les bébés les plus costauds : idéalement, laissez le stolon former 2 à 3 nœuds, et gardez les plus proches de la plante mère, souvent les plus vigoureux.
- Préparez la zone d’accueil : ameublissez un peu la terre à l’endroit où vous voulez que le bébé s’enracine. Ajoutez une poignée de compost si le sol est pauvre.
- Posez la rosette sur le sol : le petit point au centre doit être bien en contact avec la terre, sans être enterré. Les racines, souvent déjà esquissées, vont naturellement plonger.
- Fixez-le : utilisez un petit crochet ou une pierre pour maintenir le bébé en place. L’objectif n’est pas de le comprimer, juste de l’empêcher de bouger.
- Arrosez régulièrement : sans détremper, gardez le sol frais. En 2 à 3 semaines, des racines solides se forment.
- Coupez le lien avec la plante mère : quand vous sentez une résistance en tirant très doucement sur le jeune plant, c’est bon signe. Coupez alors le stolon entre la mère et le bébé.
Voilà, vous avez officiellement un nouveau fraisier autonome. À ce stade, j’avoue parler parfois à mes jeunes plants (« Allez, montre-moi de quoi tu es capable l’année prochaine »). Personne ne m’entend. Enfin, je crois.
Marcottage en pot : pour maîtriser l’emplacement au millimètre
Si votre massif est déjà rempli, ou si vous voulez offrir des plants à un voisin (ou faire une réserve pour l’an prochain), le marcottage en pot est très pratique.
Matériel :
- Petits pots (8 à 10 cm de diamètre).
- Terreau léger, de préférence spécial semis ou plantations jeunes.
- Crochets ou pierres pour maintenir la rosette.
Étapes :
- Remplissez les pots de terreau légèrement humidifié.
- Positionnez les pots près des plantes mères, à portée des stolons.
- Installez la rosette directement sur le terreau, au centre du pot.
- Fixez-la avec un crochet ou une petite pierre, comme en pleine terre.
- Arrosez régulièrement : le terreau doit rester frais, jamais détrempé.
- Attendez l’enracinement : en général 2 à 4 semaines.
- Coupez le stolon une fois que le jeune plant est bien accroché.
Avantage : vous obtenez des plants parfaitement transplantables, que vous pouvez déplacer en automne ou au début du printemps suivant pour réorganiser vos rangs, remplir une nouvelle parcelle ou monter une « opération fraisiers » chez vos proches.
C’est aussi une bonne façon de « sauver » des bébés fraisiers quand le sol autour des plantes mères est trop sec, trop compact ou trop encombré.
Combien de temps garder un pied mère ?
Les fraisiers ne sont pas éternels. La fructification est souvent optimale les deux premières années, puis décline.
Une stratégie souvent adoptée par les jardiniers :
- Garder les plants 3 ans maximum au même endroit.
- Utiliser les stolons du 2ᵉ été pour préparer la relève.
- Renouveler progressivement la fraisière en éliminant les plants les plus vieux, les moins productifs ou les plus malades.
En pratique, dans mon jardin, chaque année je fais une sorte de « casting » : qui a donné les plus belles fraises ? Qui a bien résisté aux maladies ? Ce sont ces plants-là que je laisse émettre le plus de stolons. Les autres, je les laisse vivre leur vie, mais sans leur donner un rôle principal dans la saison suivante.
Entretenir une fraisière issue de marcottage
Une fois vos jeunes plants installés, quelques gestes simples vont faire toute la différence sur la récolte à venir.
- Arrosage : les fraisiers aiment les sols frais, surtout la première année. Un arrosage régulier, plutôt le matin ou le soir, en visant le sol (pas les feuilles) limite les maladies.
- Paillage : paille, feuilles mortes broyées, tontes sèches ou copeaux fins. Le paillage :
- garde l’humidité,
- limite les mauvaises herbes,
- évite que les fraises ne reposent directement sur la terre (moins de pourriture).
- Aération : évitez que les plants soient trop serrés. L’air doit circuler pour réduire les risques de champignons. En général, on laisse 30 à 40 cm entre chaque plant.
- Fertilisation douce : au printemps, un apport de compost bien mûr autour des plants suffit. Inutile de surdoser : trop d’azote, et vous aurez beaucoup de feuilles, peu de fruits.
En résumé, un peu d’eau, un peu d’ombre fraîche grâce au paillage, et beaucoup d’observation. Le reste, les fraisiers le gèrent tout seuls, comme des grands.
Erreurs fréquentes à éviter avec le marcottage des fraisiers
Le marcottage est indulgent, mais quelques pièges classiques peuvent vous faire perdre du temps (et quelques fraises).
- Laisser tout faire au hasard : si vous laissez tous les stolons courir partout, vous aurez une jungle de petits plants concurrents, qui s’épuisent mutuellement. Mieux vaut sélectionner quelques beaux stolons et supprimer les autres.
- Couper le stolon trop tôt : un bébé fraisier qui n’a pas encore bien enraciné reste dépendant de sa plante mère. Si vous coupez trop tôt, il végète voire meurt. Attendez une vraie résistance au toucher.
- Enterrer la rosette : le cœur de la plante (le point central d’où partent les feuilles) doit toujours rester au-dessus du niveau du sol. Enterré, il pourrit.
- Manquer d’eau en phase d’enracinement : les jeunes plants ont besoin d’un sol frais au moins les premières semaines. Un oubli en plein été peut suffire à les affaiblir.
- Garder des plants malades comme parents : le marcottage clone la plante mère. Si celle-ci est fragile, malade ou peu productive, vos nouveaux plants le seront aussi. Soyez sélectif·ve.
Et la biodiversité dans tout ça ?
Multiplier ses fraisiers, c’est aussi enrichir un petit écosystème de jardin. Les fleurs de fraisiers attirent abeilles, bourdons, syrphes. Les fruits nourrissent (malgré nous parfois) oiseaux, limaces, insectes divers. Tout ce petit monde participe à la vie du sol, directement ou indirectement.
En choisissant le marcottage plutôt que l’achat systématique de nouveaux plants, vous :
- limitez les transports et les intrants extérieurs,
- évitez l’introduction de variétés fragiles ou de maladies venues de loin,
- laissez le temps à vos fraisiers de s’adapter à votre sol, votre climat, votre façon de jardiner.
C’est une petite décision technique au jardin, mais elle s’inscrit dans une logique plus large : ralentir, observer, accompagner plutôt que forcer. Et il y a quelque chose de très apaisant à se dire que, d’année en année, votre fraisière est le fruit d’une histoire commune entre vos mains, votre sol… et quelques stolons très motivés.
La prochaine fois que vous verrez un stolon de fraisier courir au sol, au lieu de le subir (ou de le couper sans réfléchir), vous saurez quoi lui proposer : « Viens, je t’installe là, on va bien s’entendre. » Et souvent, quelques mois plus tard, une première fraise bien rouge posée sur le paillage vous donne raison.
